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Programme du « Nouveau Front Populaire » : des réorientations indispensables!

Texte publié le 22 juin 2024 par Thierry Girardot

34 ans. C’est la durée de cette période. En 1990, les libéraux triomphant – après Reagan et Thatcher – claironnaient la paix et la prospérité pour le monde avec la chute de l’URSS. Encore en 2009, année suivant celle de la crise des « subprimes1 », l’économiste Branko Milanovic affirmait : « Le premier changement est l’affirmation du capitalisme comme le système socioéconomique, non seulement dominant, mais désormais unique. Le second changement est l’émergence de l’Asie, qui entraine un rééquilibrage des puissances entre l’Europe et les États-Unis, d’un côté, et l’Asie, de l’autre ».

Paix, Prospérité, … En cette année 2024, les records mondiaux qui pleuvent le démentent :

* record des hausses des températures et du nombres de personnes en déplacement forcé (120 millions2 !) à cause des guerres sur tous les continents ou autres ravages climatiques ; la guerre en Ukraine fait exploser les émissions de GES3.

* record du nombres d’ultra-milliardaires4 et de populations en détresse sous ou mal alimentées ; les multinationales financières et industrielles pillent les ressources et font exploser les inégalités, les limites environnementales, les aliénations consuméristes ou les frustrations qui alimentent toutes les perversités humaines.

* record sur les menaces sur le vivant, sur les libertés et les démocraties : les dictatures « illibérales », les thèses suprémacistes de genre, ethniques, culturelles progressent partout.

* record sur les risques d’affrontements impérialistes (USA, Chine, Russie,…) sur tous les continents;

Le capitalisme qui structure nos systèmes de valeur et de droit depuis plus de 200 ans pourrit la planète et l’humanité.

La stupéfiante dissolution de l’Assemblée nationale française après la victoire de l’extrême droite aux européennes le 9 juin a conduit à la naissance en 4 jours du « Nouveau Front Populaire » et à son programme.

Cette constitution expresse empêche un choix électoral entre la poursuite du projet libéral autoritaire macroniste et l’arrivée des fascistes au pouvoir en France, et c’est heureux.

Mais la lecture du programme interroge et invite à se mobiliser et agir pour des réorientations fondamentales de celui-ci. Pourquoi ? Comment ? Voyons cela.

Front populaire : les gauches françaises fantasment sur cet épisode entre 1934 et 1938 (puis sur le Programme du Conseil National de la Résistance, ou encore sur 1981). Derrière ces fantasmes qui permettent l’accord politique actuel, il y a la réalité historique : la victoire du front populaire en 1936, née sur la montée des fascismes en France et en Europe donne naissance à quatre gouvernements entre juin 1936 et avril 1938 : salaires, congés payés, droits sociaux : les gauches françaises focalisent la dessus : l’épisode se termine par une crise économique et financière, l’Espagne républicaine est abandonnée : 2 ans plus tard, Pétain créait l’État Français allié à Hitler.

La « reconstruction », les décolonisations, et la guerre froide ont permis la survie d’États providences après guerre (années 50/60), le « programme commun » de 1973 engagé en 1981 se transforma en « politique de rigueur » en  83! Il est nécessaire de se référer à ces épisodes, en regardant leurs épilogues!

Revenons au nouveau programme du NFP5 partagé en 3 parties : « les 15 premiers jours : LA RUPTURE », « les 100 premiers jours : L’ÉTÉ DES BIFURCATIONS », « les mois suivants : LES TRANSFORMATIONS ». En quelques pages et 5200 mots, les 4 organisations politiques coalisées proposent un retour massif à l’État providence national.

En quelques pages, la messe est dite : défaire la politique macronienne (et celles précédentes) avec :

* Les augmentations massives des minimaux salariaux et sociaux, taxation des hauts revenus et patrimoines qui forment le cœur des ruptures de revenus et fiscaux ;

* une série de pansements sociaux et environnementaux ou politiques (autoroutes, 49.3, ….) et de réaffirmation des services publiques

* une série d’affirmation de principe : antiracisme, règles vertes, 6ème république,

* une relance de production nationale fortement affirmée : logements sociaux, production énergétique, réindustrialiser la France, … : cela ne fleure-t-il pas bon l’expansion « socialiste » ? Une phrase comme « Faire de la France le leadeur européen des énergies marines avec l’éolien en mer» a quel sens sinon paraitre comme un coup de menton productiviste et nationaliste déplacé à tous points de vue!

* Comment un système agroalimentaire peut-il se relocaliser et s’assainir, se désindustrialiser et définanciariser en confiant une négociation sur les prix à la « FNSEA » et la « grande distribution » ? C’est comme confier le lapin aux bons soins du loup et du lynx !

Ce type de programme d’État providence est vieux de plus de 100 ans dans sa variante sociale démocrate – depuis la fin du 19ème siècle – face à la montée des capitalismes dans les États « développés6 ». Sa version « communiste » débute en 1917 : nous en connaissons le bilan !

Ce programme est foncièrement un programme de pansements (il se présente effectivement comme réparatif des casses sociales et environnementales), de pansements sur les dégâts du système : il n’est ni anticapitaliste, ni écologiste.

Il est croissantiste économiquement (avec comme résultat probable l’explosion des gaz à effet de serre – GES ou la crise des ressources poursuivie), vertical politiquement, il n’entame pas les fondations du système capitalisme : dans ce programme, les communs n’apparaissent quasiment pas (gestion de l’eau en régie publique, reprise en SCOOP des entreprises par leurs salariés favorisée).

La confrontation avec un système politico-financier hostile est inévitable : l’affirmation d’un État national providence fort, réparatif, est, de mon point de vue, ni suffisant ni essentiel à la possibilité de maintenir une planète vivable et une humanité qui s’épanouisse. Cet État providence hyper-regonflé sera très rapidement confronté à la machine libérale mondialisée qui façonne les monnaies, les taux d’intérêt, les mouvements de capitaux, … les médias …

Quelles réorientations pour le programme du Nouveau Front Populaire ?

Les fondations du système juridico-politique actuels qui nous conduisent à l’exploitation des humains, les ruines environnementales, les affrontements nationalistes et impérialistes depuis 250 ans sont la propriété privée et la libre entreprise : deux notions que les thèses libérales essaient avec succès de nous faire considérer comme « naturelles » et dont les expériences « communistes » ont bloqué tout re-questionnement. C’est ce système qui est responsable des maux avec ses monnaies, ses multinationales, les aliénations individualistes et consuméristes.

Le programme NFP  2024 doit se réorienter pour devenir un projet de réappropriations collectives de proximité politiques et économiques, d’appropriations localisées et mutualisées de productions d’intérêt collectif, de décroissance matérielle et de croissance de liens, d’égalité, de décrochage culturel aux suprématismes (colportées par les récits et légendes religieux ou nationalistes) et aux aliénations.

Moins de regonflement de l’État providence, plus de réappropriation de proximité des patrimoines fonciers, immobiliers, productifs, plus de décentralisation politique, plus d’engagement dans la sobriété et un nouveau lien avec la nature, tel devrait être réorienté le programme du NFP.

* Faire vivre les Communs (SCICS7 locales, régies publiques, SEM, …) pour l’autonomie et la réappropriation agroalimentaire locale, le logement pour tous, des économies locales résilientes à constituer : la mise en commun dans des SCICS privées d’intérêt collectifs de terres agricoles, d’immobilier à partager, rénover ou éco-construire, de moyens de production locaux à réorienter, …  : la propriété collective localisée via les SCICs et d’autres dispositifs publics doit s’engager fortement, s’expérimenter, se transformer par l’expérience.

* Engager des dispositifs d’intérêt collectif monétaires, bancaires, d’épargne est un objectif majeur à organiser

* faire naitre des bio-territoires (approchant les bassins-versants des cours d’eaux) et bio-régions qui mutualisent leurs destins, pour des décentralisations politiques et économiques majeures (France fédérale et Europe confédérale) : refonder l’Europe sur des territoires unis solidaires et non pas comme une forteresse à défendre

* La paix est un enjeu majeur : les deux encarts du programme du NPF sont bienvenus mais celui sur l’Ukraine est nettement améliorable.

L’affirmation des frontières à respecter d’un côté (Ukraine et Occident) et de frontières à repousser d’un autre doit cesser. Reconquérir tout le territoire pour l’Ukraine ou annexer 5 régions pour Poutine peut prolonger le conflit et le faire dégénérer : l’enlisement amplifie tous les risques actuels et futurs.

La paix ne peut pas se renforcer en mettant en avant l’OTAN et l’Occident qui a eu son rôle dans la montée de Poutine et de sa dictature. Face à l’agression poutinienne contre l’Ukraine, la fin rapide du conflit ne passe pas par ce canal. Les peuples européens – coordonnés hors OTAN – doivent à la fois aller plus loin dans leur soutien à l’Ukraine – y compris envoyer massivement leurs armées dans ce pays (et ses voisins) pour le défendre – et à la fois affirmer la volonté de faire cesser les combats de reconquête territoriale en l’état. La diplomatie doit prendre le relais.

Thierry Girardot,

Écologiste Beaujolais/Saône/Dombes

22 juin 2024.

1https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_des_subprimes

2https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/l-onu-alerte-sur-un-nombre-record-de-120-millions-de-personnes-deplacees-de-force-dans-le-monde_6601605.html

3https://www.ladepeche.fr/2024/06/18/la-guerre-en-ukraine-affecte-le-climat-mondial-selon-un-rapport-12025437.php

4https://www.oxfam.org/fr/communiques-presse/depuis-2020-les-1-les-plus-riches-ont-capte-pres-de-deux-fois-plus-de-richesses

5https://lafranceinsoumise.fr/wp-content/uploads/2024/06/Programme-nouveaufrontpopulaire.pdf

6https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat-providence

7https://www.cairn.info/revue-recma-2016-2-page-23.htm

La chute de Léon Blum n’a pas entraîné la dissolution de la Chambre où la coalition de Front populaire reste majoritaire. Successeur de Blum, le radical valoisien Camille Chautemps, reconduit l’ensemble des ministres, exception faite de Vincent Auriol. Léon Blum devient vice-président du Conseil. Ce recentrage permet à Chautemps d’obtenir les pleins pouvoirs financiers qui avaient été refusés à Léon Blum. Mais la situation économique ne s’améliore pas. Exaspéré par les critiques des communistes. M. Chautemps récuse leur soutien. Les ministres socialistes quittent le gouvernement. Camille Chautemps démissionne. Il se succède à lui-même et constitue un cabinet presque exclusivement radical jusqu’en mars 1938. Léon Blum revient à Matignon dans l’espoir de former un gouvernement d’union nationale. Comme en 1937, le Sénat lui refuse les pleins pouvoirs financiers. Blum le retour aura duré à peine un mois du 13 mars au 8 avril 1938.
Aucun socialiste ne figure dans le cabinet présidé par Daladier. Sa politique est en rupture totale avec celle du Front populaire. Les accords de Munich font voler en éclats ce qui reste de l’union de la gauche. Le PCF dénonce cette reculade face à Hitler. Par mesure de rétorsion les radicaux quittent le Rassemblement populaire. Les socialistes font de même. L’échec de la grève de novembre 1938 organisée par la CGT signe l’acte de décès du Front populaire. source : https://www.histoire-en-questions.fr/dossier-histoire/front-populaire/front-populaire-chute-economie.html

annexe 1 : source https://www.unioncommunistelibertaire.org/1934-1937-Les-anarchistes-et-le-Front-populaire

CHRONOLOGIE DU FRONT POPULAIRE (1934-1938)

L’euphorie antifasciste unitaire

6 février 1934 : Manifestation sanglante des ligues d’extrême droite.

9 février 1934 : Manifestation antifasciste et anti-SFIO du PCF : 6 morts.

12 février 1934 : Grève générale et manifestation monstre sur le Cours de Vincennes, avec la CGT, la SFIO, l’UACR, la CGT-SR, le PCF, la CGTU. 100.000 personnes scandent « Unité d’action ! Unité d’action ! »

20-21 mai 1934 : Congrès anarchiste dit de « l’Unité » sous les auspices de l’antifascisme. L’UACR se rebaptise Union anarchiste (UA). Une fraction intransigeante des communistes libertaires ne le tolère pas et forme la Fédération communiste libertaire (FCL).

11 juin 1934 : « Armistice » PCF-SFIO.

27 juillet 1934 : Pacte d’unité d’action PCF-SFIO, essentiellement antifasciste.

10 octobre 1934 : Première utilisation du terme « Front populaire » dans L’Humanité. Le PCF propose à la SFIO d’étendre le pacte d’unité d’action au Parti radical (centre républicain).

Le tournant stalino-patriote

2 mai 1935 : Pacte Laval-Staline, alliance franco-soviétique contre l’Allemagne. Virage patriote du PCF.

14 juin 1935 : Débuts des pourparlers de réunification CGT-CGTU.

14 juillet 1935 : Grande kermesse républicaine : 500.000 manifestantes et manifestants dans toute la France pour le Front populaire, drapeaux rouges et drapeaux tricolores mêlés.

5-9 août 1935 : Grèves sanglantes dans les arsenaux de Brest et Toulon, condamnée par PCF, SFIO et Parti radical.

Août 1935 : Le VIIe Congrès du Komintern abandonne officiellement la stratégie « classe contre classe » et officialise la stratégie de « Front populaire » (alliance communistes-socialistes-républicains) contre le fascisme.

La dissociation des révolutionnaires

Septembre 1935 : Au sein de la SFIO, naissance de la Gauche révolutionnaire, avec Marceau Pivert.

Décembre 1935 : Sébastien Faure dans Le Libertaire : « Le Front populaire est mort […]. Tant mieux. De profundis. »

10 janvier 1936 : Publication du programme électoral — plus que modéré — du Front populaire.

2-5 mars 1936 : Au congrès de Toulouse, réunification de la CGT et de la CGTU.

12-13 avril 1936 : Congrès de l’UA, qui dénonce dans le Front populaire une coalition interclassiste, patriote et républicaine. Définition de la stratégie de « Front révolutionnaire ». Dans les semaines qui suivent, la FCL réintègre l’UA.

5 mai 1936 : Victoire du Front populaire aux législatives.

La vague de grèves

11 mai 1936 : Début des grèves avec occupation dans les usines. Le mouvement s’étend bientôt à toute la France et va durer près d’un mois.

7 juin 1936 : Signature des accords de Matignon entre le patronat, la CGT et le gouvernement.

11 juin 1936 : Le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, soutient qu’« il faut savoir terminer une grève ».

Épilogue

18 juillet 1936 : Espagne : soulèvement des troupes nationalistes, début de la guerre civile et de la Révolution espagnole.

7 août 1936 : Léon Blum décide de la politique de non-intervention en Espagne.

15-16 août 1936 : Au congrès de Toulouse, plusieurs groupes anarchistes hostiles à l’UA constituent une Fédération anarchiste de langue française (FAF).

26 septembre 1936 : En Espagne, la CNT occupe trois postes dans le gouvernement catalan.

4 novembre 1936 : Quatre ministres CNT entrent dans le gouvernement républicain espagnol. L’UA tait ses critiques. La FAF proteste publiquement.

Décembre 1936 : Vote par le Front populaire de la loi sur « l’arbitrage obligatoire », limitant le droit de grève.

annexe 2 : la fin du front populaire extrait source https://blogs.mediapart.fr/patrice-grevet/blog/110624/le-front-populaire-retour-sur-son-histoire

[…] « Cela n’empêche pas de souligner les contraintes systémiques se traduisant en 1936-1937 par l’efficacité du chantage à la fuite des capitaux.

Ce type de chantage n’avait pas été anticipé alors qu’il avait déjà été expérimenté par le gouvernement issu de la victoire électorale du Cartel des gauches en 1924 et échouant face « au mur de l’argent » au sujet du financement du découvert du budget de l’État généré par les énormes besoins de la reconstruction hérités de la première guerre mondiale (Halimi 2017).

En février 1937, sous la pression des détenteurs de capital et de la fuite à l’étranger de leurs fonds, Léon Blum annonce une « pause » dans la politique de réformes sociales avec l’espoir vain d’amadouer le capital. Il démissionne en juin de la même année.

Il s’en suit une année de délitement du Front populaire.

Puis, en mars-avril 1938, lors de la tentative d’un second gouvernement Blum, celui-ci présente un projet volontariste : relance économique par le réarmement face aux dangers internationaux fascistes, contrôle des changes contre la fuite des capitaux, contrôle des opérations financières et impôt sur le capital.

Ces moyens seront réunis provisoirement à la Libération à un moment où les pouvoirs des capitalistes sont nettement affaiblis.

En 1938, ce n’est pas le cas, c’est alors trop tard, le rapport des forces a changé ; le parti radical rebascule à droite. Le Front populaire se dissout et le gouvernement présidé à partir d’avril 1938 par le radical Édouard Daladier engage une politique économique et sociale de droite très agressive, avant de signer le 29 septembre 1938 les accords de Munich abandonnant la Tchécoslovaquie à Hitler ».


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